La vivencia et la rencontre


Carlos Garcia avec Rolando ToroUn article de Carlos Garcia, facilitateur didacte de Biodanza en Argentine

Dans le système Biodanza, nous travaillons avec des vivencias, mais nous ne comprenons pas toujours ce que nous entendons par là. Si nous demandons à quelqu’un, qu’est-ce qu’une vivencia ? Il répondra sûrement par un autre concept : « C’est une expérience ». Ceci résulte de la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, d’exprimer de façon verbale ou conceptuelle le moment présent.

L’histoire que nous nous racontons, empêche la vivencia

L’exposé de l’expérience est toujours histoire. Et quand nous parlons d’histoire, nous croyons que nous parlons de faits, mais ce n’est pas le cas. « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations », nous dit Nietzsche. L’expérience est essentiellement ceci : l’exposé des faits dont nous croyons – interprétons – qu’ils nous sont arrivés.

La vivencia est autre chose. C’est l’acte d’être ici, présent. Et pour que cela se produise, il faut une condition spéciale : avoir confiance. Il faut avoir confiance en la vie, être ouvert et s’abandonner sans préjugés. La vivencia se passe dans ces moments où nous nous déconnectons de l’expérience qui nous conditionne avec la force de gravité du prévisible, c’est-à-dire l’historique.Voyante Véronica

À partir de l’expérience nous prévoyons, nous pressentons, nous préjugeons, avant même de vivre. L’expérience nous rend en même temps prophètes — « Il va sûrement m’arriver la même chose qu’avant » — et exégètes — « Tu vois, je savais que ça allait m’arriver ».

Dans la vivencia, nous sommes le présent

Pour vivencier, il faut rompre avec l’histoire, c’est-à-dire entrer dans une autre temporalité. Le temps de la vivencia est le présent, mais dire « présent » à partir de la conscience n’est pas la même chose qu’être présent. La conscience est représentation de la réalité. Par contre, dans la vivencia nous sommes le présent. La caresse, le geste, la danse et la rencontre se font sans-pour-quoi.

Rencontre regards

Si nous regardons les yeux de quelqu’un, il importe peu qu’il nous soit connu, ce qui importe est que nous le voyions pour la première fois.

Bien sûr, rompre avec l’histoire ne signifie pas nier ou détruire l’expérience, mais la remettre dans son contexte. L’expérience reste importante dans l’exposé et la transmission de la connaissance, dans le domaine historique et la formation de la culture. Dans la création cependant, l’expansion de conscience et surtout dans l’amour, l’expérience finit par être plus un poids qu’un support, ou comme l’exprimait avec la sagesse de la rue un vieux boxeur : « L’expérience est un peigne qu’on te donne quand tu es déjà coiffé ».

Concentrés de vie, perles d’éternité

Nous pouvons dire, de plus, que l’expérience a une énorme densité. Elle nous pèse physiquement, elle se sent dans les épaules comme si nous chargions un sac à dos qui n’en finissait pas de se remplir. L’expérience est grave. La vivencia, par contre, est de l’ordre de la légèreté. Même celle qui nous submerge dans les plus profonds abîmes personnels est légère. C’est, comme le disait Kundera, l’insoutenable légèreté de l’être. Non pas la légèreté comme synonyme d’inconsistance, mais comme le voyait Paul Valéry quand il parlait de la profondeur et nous disait : « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme c’est la peau.»

Givre perles éternitéPour finir encore, l’expérience est non seulement grave mais est étendue. C’est une durée dans le temps, une pérennité, une mémoire. Les vivencias sont, par essence, brèves ; ce sont des concentrés de vie, de petites perles d’éternité.

Nous entendons encore l’écho de la voix de Krisnamurti, dans ses « Commentaires sur la vie » :

« Dans l’état de vivencia, il n’y a ni expérimentateur, ni expérimenté. L’arbre, le chien et l’étoile du soir ne peuvent être expérimentés par l’expérimentateur ; ils sont le mouvement même de la vivencia. Il n’y a pas de séparation entre l’observateur et l’observé; il n’y a pas de temps, il n’y a pas d’intervalle spatial pour que la pensée s’identifie à elle-même.

La pensée est complètement absente, mais il y a l’être.

Cet état d’être ne peut être pensé ou médité, ce n’est pas une chose qui peut être réalisée. L’expérimentateur doit cesser d’expérimenter, et alors il y a seulement l’être. Dans la tranquillité de son mouvement est l’intemporel. »

Le facilitateur et ses « ingrédients »

Biodanza émotionQuand j’ai connu la Biodanza, il y a trente ans, ce fut ce qui m’a ému, même sans l’avoir compris alors. Cela me surprit et encore aujourd’hui cela m’émerveille que le temps se modifie entre le début et la fin de la séance de Biodanza, que dans certains exercices je sois ému mais sans souvenir historique de ce qui est arrivé, en d’autres mots, en transe. Et ceci se passe simplement parce que la Biodanza est un système qui travaille avec l’induction de vivencias.

Le facilitateur de Biodanza utilise trois éléments dans ce but : la musique qui stimule l’émotion, le mouvement qui ouvre la porte à l’expression et la consigne avec laquelle le facilitateur définit le sens de l’exercice mais surtout facilite la rupture avec l’expérience et permet ainsi de s’ouvrir au nouveau, c’est-à-dire de vivencier.

Intégrer plutôt que guérir

Quelqu’un pourrait demander : « Mais est-ce que c’est thérapeutique ? ». La réponse est : oui et même fortement. La perspective est pourtant différente de la tradition thérapeutique, puisque l’on œuvre sur les aspects sains des personnes, la vitalité, l’érotisme, la créativité, la tendresse et la transcendance. La succession des vivencias génère chez le participant de Biodanza un processus progressif d’intégration.

Au début, intégration entre émotion et action ou expression. Puis peu à peu l’intégration peut atteindre des niveaux plus complexes, plus profonds où nous nous approchons de l’être que nous sommes. (NDT : voir notre article sur les différents niveaux d’intégration)

L’amour facilite le miracle de la confiance

J’ai commencé en disant que la vivencia, pour se produire, demande un acte de confiance et c’est ici que nous arrivons au centre du système Biodanza : l’affectivité. L’amour est l’unique élément qui facilite l’acte miraculeux d’avoir confiance. Le facilitateur de Biodanza sait que le noyau générateur du phénomène humain est l’affectivité. Il sait en même temps que la cause de presque tous nos troubles existentiels est la carence affective. Notre expérience, notre histoire est signée par la blessure affective la plus grande ou la plus petite, blessure qui nous a amenés à ne plus faire confiance à rien, et surtout à nous-mêmes.

Abraso entre hommesAinsi, la Biodanza est un système d’intégration affective, non une thérapie corporelle. Ce n’est pas le corps en tant qu’objet de traitement qui est l’axe du système Biodanza, mais la tendresse, la caresse, la créativité et la rencontre réincorporées dans un être qui s’est souvent transformé en un corps vidé de lui-même. L’amour, la tendresse ou l’affectivité ne sont pas dans le corps, mais entre deux ou plusieurs êtres qui se rencontrent.

Définition classique ou poétique?

Maintenant nous pouvons comprendre la définition classique de la Biodanza de Rolando Toro qui nous paraît souvent très technique : la Biodanza est un système d’intégration affective, de rénovation organique et de réapprentissage des fonctions originaires de la vie, qui induit des vivencias intégrantes par le biais de la musique, la danse et des exercices de communication en groupe. Bien sûr nous la comprenons, mais c’est sans doute une autre définition de Rolando, plus simple et peut-être plus profonde, qui nous restera en mémoire:

« La Biodanza est une poétique de la rencontre humaine. »

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Vous voulez découvrir d’autres définitions de la Biodanza? Rendez-vous sur notre site « savant » 😉
Merci à Paula Roulin pour la traduction originale de cet article, auquel nous avons apporté quelques modifications destinées à en faciliter la lecture, notamment exergues et intertitres. 
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